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GENESIS
WOJCIECH SIUDMAK

Je suis moi-même surpris par la singularité du phénomène… D’ailleurs, rien de tel ne m’était encore arrivé. La création – et ce, depuis ma plus tendre enfance – était pour moi un privilège, un don inné et une passion qui me différenciait des autres. Elle est devenue par la suite le souffle nécessaire à ma vie et a donné un sens à mon existence. J’ai l’impression que sur le chemin de ma vie est né lentement non pas une obsession ni même une nécessité, mais quelque chose qui a mûri insidieusement, pour devenir essentiel et qui est peut-être une sorte de résumé. Cela s’inscrit, sans prévenir, sans permission, spontanément dans l’ensemble de mon travail comme une œuvre autonome, telle une galaxie nouvellement découverte dont j’ignorais l’existence et qui pourtant avait toujours été là. Je pense que je peux parler ici d’œuvre et non pas d’idée, dans la mesure où ce processus de création ressemble à la naissance d’une toile, d’un dessin ou d’une sculpture. Cette sorte d’accouchement survient au moment où la maîtrise de mon art et la clarté des pensées transmises n’ont plus besoin de reconnaissance.

Il s’agit certainement d’une réaction à une série d’événements aujourd’hui oubliés. C’est un écho lointain des clichés gravés dans ma mémoire et tapis quelque part dans l’ombre. Peut-être que les souvenirs des ruines d’après-guerre éclairciront en partie la raison de ma création. Pourtant, les choses ne se produisent pas comme ça – sans raison, facilement et pour rien. Il est difficile d’échapper aux émotions qui ressurgissent constamment à la mémoire, toujours aussi fraîches, et blessent les sens jusqu’à en souffrir.

… Mais parmi lesquels se faufilent également des souvenirs presque féeriques. La banalité des images remémorées ne diminue en rien la puissance et l’impression développée à outrance de la beauté de simples fleurs. Il se peut que l’inconscient ait raisonnablement tracé la frontière entre la tristesse et la joie et attire habilement notre attention sur les images positives. Comment oublier cette enivrante senteur de giroflée ou de myosotis… Ou le fin torrent qui serpente dans l’herbe merveilleusement verte de la prairie. Et cette eau cristalline pleine de petits poissons et de têtards… Comment remplacer cette senteur inoubliable, sucrée et presque gluante des vieux tilleuls qui longeaient la rue Czestochowska… Le soir est tombé, les lourds hannetons se trainent d’arbre en arbre tels des navettes spatiales, comme si de cette manière si étrange et chaotique, ils souhaitaient accompagner le cortège des pèlerins se rendant au monastère de Jasna Gora. Je suis un minuscule spectateur engourdi qui tout à coup découvre dans une vitrine éclairée l’immensité des souffrances humaines, des maladies, des infirmités et des espoirs perdus. Tout cela est réuni sur la scène du théâtre de la vie, le crépuscule descendant doucement, dans ce convoi, inattendu et lent, des vieillards, des infirmes, des enfants, des femmes. Les chariots pleins de pèlerins malades, allongés avec soin sur de la paille, grimpent péniblement la colline.

… Revient tout à coup l’image de la tristesse et des larmes de Maman lorsqu’elle parlait du traumatisme que mes deux frères ont subi en entendant le bruit cauchemardesque des bombardements. A ce jour, rien n’a pu guérir ces blessures. La vie a lentement absorbé les souvenirs lugubres. Le tourbillon du quotidien a poussé les visions dérangeantes plus profondément dans l’ombre. Elles appartiennent enfin au passé, modestement rangées au fond d’un tiroir comme de simples faits, comme des animaux fatigués par leur course.

La toile “Amour éternel” est née en 1985. Il s’agit peut-être du résultat de mes réflexions, sans doute une sorte de fuite inconsciente de ma part vers les années passées, mais plus probablement un écho de mon émerveillement lorsque, par un soir d’hiver, sur la place de l’église de Wielun recouverte de neige, j’ai découvert la beauté et l’immensité du ciel.

Je sortais tard le soir de l’école avec des amis. J’avais alors 8 ou 9 ans. Nous étions émerveillés par le panorama hivernal, par la beauté presque irréelle de la ville. La pleine lune éclairait les minuscules maisons blotties sous la neige. Nous nous jetâmes dans la neige poudreuse pour nous rouler dedans. Sur l’immense place enneigée, à la lumière de la lune, nos traces laissées dans la neige ressemblaient à un troupeau d’oiseaux inconnus prenant leur essor. Émerveillé par le résultat obtenu, je tombai à la renverse, les bras en croix, dans la neige poudreuse. J’eus soudain l’impression d’être suspendu dans le vide, comme maintenu en apesanteur entre le ciel et la terre. Je portai mon regard étonné au firmament qui m’entourait. Je fus subjugué à la vue des étoiles éparpillées sur le fond velours du ciel. On les voyait si bien. Je pouvais distinguer les différentes constellations. Les étoiles étincelaient d’une lueur claire et la lune éclairait régulièrement ces petits nuages, comme si, grâce à cette perspective, elle voulait me permettre de me rendre compte de l’énormité de l’espace.

Je me sentis alors poussière.

 

Je me rendis compte non seulement de la grandeur et de la beauté du firmament, mais également de ma propre petitesse. Je ressentis le silence, comme si tout s’était brusquement tu autour de moi, j’eus la sensation d’une harmonie inexplicable mais définitive. J’eus l’impression que toutes ces molécules qui me constituaient ressentaient l’écho d’un ordre cosmique et se rangeaient docilement telles des particules de limaille de fer autour d’un aimant. J’eus le sentiment que quelque chose d’important se passait, comme si je prenais conscience qu’à partir de ce moment, je pourrais regarder les étoiles d’une manière totalement différente. L’émerveille- ment m’enveloppa, mais également une peur étrange, inconnue et profonde. J’avais l’impression de devenir léger et transparent, tel un voile de soie finement tissé. Je me rappelle ce moment encore aujourd’hui. J’ai l’impression que c’était hier, il y a un instant…

J’ai toujours souhaité faire quelque chose pour les habitants de Wielun. C’est ici que mon père commença, l’un des premiers, à reconstruire la ville, c’est ici que j’ai vécu les plus beaux moments de la chaleur du foyer. C’est ici également que je fus témoin des moments de joie en famille et entre amis, mais également des moments tristes et tragiques qui ponctuaient nos vies. C’est là que j’ai assisté à des naissances, des maladies, à la souffrance et la mort.

Le projet “AMOUR ÉTERNEL” mûrissait lentement, comme s’il attendait le moment propice où les différents éléments éparpillés s’assembleraient soudain et s’uniraient pour former un tout. Le temps a recouvert de poussière les évènements passés. En septembre 2003, le Maire a officiellement dévoilé la plaque qui commémorait l’épisode douloureux de l’attaque de la ville en 1939. Une certaine étape fut alors close. Une des pages manquantes compléta alors le grand livre de l’histoire. Une nouvelle page, attend grande ouverte, les évènements nouveaux. Peut-être que Wielun retrouvera un jour, sous une nouvelle forme, sa splendeur d’antan, celle de la Renaissance, tel un événement qui revient de manière cyclique, l’histoire de la région et de la ville remonte en effet à il y a 900 ans…

Je me rappelle que l’une des tâches les plus difficiles de mon enfance fut de reconstituer l’histoire de la vie de Copernic, que je devais faire pour une des écoles de Wielun. Il s’agissait de mes premiers pas dans le dessin, discipline dans laquelle je jouissais déjà d’une certaine reconnaissance. Serait-ce le hasard qui a voulu attirer mon attention, par le biais de la succession des différents événements, sur une sphère invisible jusque-là ? Me montrer que je devais lever la tête plus souvent. En effet, plusieurs années plus tard, nous sommes devenus la première génération dans l’histoire de l’humanité qui a vu la Terre depuis l’Espace.

Peut-être que nous, les hommes, cette formidable poussière cosmique, nous devrions tous regarder plus au-delà afin de percevoir la grandeur du Cosmos, l’harmonie des étoiles, l’unité de l’univers et la paix dont nous gratifie le firmament majestueux.

Peut-être que justement l’exemple de cette petite ville, si douloureusement éprouvée, nous permettra à nous tous de nous rendre compte de manière plus claire et certaine, qu’il est possible d’oublier la vengeance, sublimant ainsi la mémoire d’événements tragiques vers une recherche intelligente de l’harmonie, de la tolérance et de compréhension mutuelle pour les générations futures, donnant ainsi toujours un sens aux paroles de Copernic : “qu’y a-t-il de plus beau que le ciel qui embrasse pourtant tout ce qui existe de beau.”